Arrêter d'absorber les émotions des autres quand on est hypersensible

Arrêter d'absorber les émotions des autres quand on est hypersensible

Il est seize heures passées dans mon bureau à Dijon. Mon collègue, assis à trois mètres de moi, ne dit rien. Il fixe son écran, tape nerveusement sur son clavier, mais l'air autour de lui semble chargé d'électricité. Sans qu'un seul mot ne soit échangé, je sens ma propre cage thoracique se serrer. Ma vitalité s'évapore, comme si on avait ouvert une vanne au fond de mes chaussures. Pour arrêter d'absorber les émotions des autres, le secret n'est pas de construire un mur, mais d'apprendre à regarder l'émotion comme un simple mouvement de l'air, sans la laisser s'accrocher à vos propres nerfs.

Pendant vingt ans, j'ai cru que j'avais un défaut de fabrication. En tant que comptable, on attend de vous de la rigueur, de la distance. Mais moi, je rentrais chez moi vidé par les colères rentrées de mon patron ou la tristesse latente d'une secrétaire. On me disait que j'étais une éponge. C'est une image assez juste, mais peu flatteuse : l'éponge n'a aucun contrôle sur ce qu'elle absorbe, elle subit la qualité du liquide dans lequel on la plonge.

Vingt ans de comptabilité et de saturation émotionnelle

Dans le milieu de la gestion, on aime les colonnes bien alignées. Pourtant, mon monde intérieur ressemblait souvent à un grand livre de comptes où les passifs émotionnels des autres s'inscrivaient dans ma propre colonne des actifs. J'ai passé des années dans un open space où le niveau sonore moyen frôlait les 60 décibels. Pour la plupart des gens, c'est un bruit de fond. Pour moi, c'est un assaut permanent. C’est dans ce bourdonnement constant, entre l’odeur persistante du café froid et le sifflement de l’imprimante en fin de journée, que j’ai compris que ma fatigue n’était pas physique, mais vibratoire.

Ce trait de caractère, cette hypersensibilité, n'est pas une pathologie. Ce n'est pas moi qui le dis, mais les échelles de référence comme celle d'Elaine Aron. Son questionnaire, la Highly Sensitive Person Scale, comporte 27 items. Quand je l'ai découvert il y a quelques années, j'ai coché presque toutes les cases. Savoir que nous sommes environ 20 % de la population à fonctionner ainsi a été un premier soulagement. Mais comprendre le mécanisme ne suffit pas à arrêter le plexus qui se noue instantanément quand une porte claque un peu trop fort dans le couloir du cabinet.

Gros plan d'un bureau de comptable avec un café froid et des dossiers

Le tournant de l'hiver dernier : de l'absorption à l'observation

À la fin novembre de l'année dernière, j'ai atteint un point de rupture. Les préparatifs des fêtes approchaient, et avec eux, la tension habituelle des dossiers de fin d'année au bureau. J'ai réalisé que je passais mes soirées à rejouer les frustrations de mes collègues plutôt que de vivre ma propre vie. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à tester une approche différente, basée sur l'observation neutre. J'ai décidé de traiter les émotions environnantes comme je traite un bilan comptable : avec précision, mais sans y mettre mon propre argent.

L'erreur que nous faisons tous est de vouloir bloquer l'émotion. On se crispe, on se ferme, et ce faisant, on crée une résistance qui retient l'énergie de l'autre en nous. J'ai appris, à travers quelques programmes en ligne suivis ces derniers mois, que la clé est la fluidité. Quand je sens la colère d'un client monter en réunion, je ne cherche plus à m'en protéger. Je la nomme intérieurement : "Tiens, voilà de la colère qui circule". Je la regarde traverser la pièce. Je mieux se connaître pour mieux vivre son hypersensibilité au quotidien passe par cette capacité à ne pas s'identifier au flux.

Au début du printemps, j'ai commencé à voir les premiers résultats. Ce n'est pas que je ne sentais plus rien — mon cortex insulaire reste hyper-réactif — mais l'émotion ne s'installait plus dans mon corps. Elle glissait. C'est une nuance subtile mais fondamentale : être un témoin plutôt qu'une victime.

L'expérience de la réunion de juin

Il y a quelques semaines, lors d'une réunion particulièrement houleuse concernant la restructuration du pôle comptable, j'ai pu mettre cette technique à l'épreuve du feu. D'habitude, dans ce genre de climat, je finis avec une migraine et l'envie de démissionner. Là, je me suis concentré sur ma barrière physique. J'ai visualisé l'espace entre moi et mon interlocuteur. Chaque pique, chaque ton qui montait, je les ai identifiés comme des données extérieures.

J'ai remarqué que ma tendance naturelle était de vouloir apaiser tout le monde pour que *je* me sente mieux. C'est le piège de l'empathie fusionnelle. En restant simplement présent, sans chercher à réparer l'humeur des autres, j'ai gardé mon énergie intacte. C'est un exercice de discipline mentale qui demande de la pratique. Parfois, je m'égare encore, surtout quand je dois arrêter de trop réfléchir avant de prendre une décision importante sous pression, mais le retour au calme est beaucoup plus rapide.

Pieds bien ancrés sur le sol d'un bureau pour symboliser la stabilité émotionnelle

Pourquoi vouloir tout bloquer est une impasse

Beaucoup de méthodes pour hypersensibles vous conseillent de vous imaginer dans une bulle de verre ou de porter des pierres de protection. Pour moi, ça n'a jamais marché. Pourquoi ? Parce que cela renforce l'idée que le monde extérieur est une menace. Or, si vous percevez le monde comme une menace, votre système nerveux reste en état d'alerte maximale. Vous consommez autant d'énergie à maintenir votre bouclier qu'à absorber l'émotion.

L'approche que je privilégie aujourd'hui est celle de la transparence. Si vous êtes transparent, l'émotion passe à travers vous sans rien trouver à quoi s'accrocher. C'est ce que j'appelle déconnecter le capteur du circuit de puissance. Vous recevez l'information (le capteur fonctionne), mais vous n'alimentez pas le moteur du stress (le circuit de puissance reste coupé).

Cela demande d'accepter une certaine forme d'inconfort passager. Oui, la porte qui claque fait sursauter. Oui, le collègue toxique est désagréable. Mais ce n'est pas *votre* désagrément. C'est un événement météo dans le bureau. On ne se fâche pas contre la pluie, on prend un parapluie ou on attend que ça passe. Dans mon cas, mon parapluie, c'est cette distance cognitive que j'ai mis des mois à affiner. D'ailleurs, je me suis rendu compte que cette fatigue émotionnelle est très similaire à celle que je ressentais quand j'expliquais pourquoi les repas de famille fatiguent autant les hypersensibles ; c'est le même mécanisme de saturation par le nombre d'informations à traiter simultanément.

Un conseil concret pour demain matin

Si vous vous sentez envahi au travail demain, n'essayez pas de méditer pendant vingt minutes ou de changer de personnalité. Essayez simplement ceci : dès que vous sentez une émotion qui ne vous appartient pas monter en vous, posez vos deux pieds bien à plat sur le sol. Sentez le contact de vos chaussures. Puis, nommez l'émotion de l'autre comme s'il s'agissait d'un objet technique. "Tiens, monsieur Martin envoie une fréquence de stress à 40 hertz". Cette simple intellectualisation permet de basculer du cerveau émotionnel vers le cerveau analytique.

Je ne suis pas thérapeute, je n'ai aucun diplôme en psychologie. Je suis juste un gars de 46 ans qui a passé trop de temps à porter les sacs à dos des autres. Si votre détresse est profonde ou si vous vous sentez sombrer, il est impératif de consulter un professionnel de santé, un vrai. Mon expérience est celle d'un ajustement de terrain, pas d'un traitement médical.

L'hypersensibilité est un équipement de haute précision. Apprendre à ne plus absorber tout ce qui traîne, c'est enfin pouvoir utiliser cet équipement pour ce qu'il est : une boussole incroyable, et non plus un fardeau. Ces dernières semaines, j'ai enfin retrouvé le plaisir de finir ma journée à Dijon avec assez d'énergie pour aller me promener, au lieu de m'effondrer sur mon canapé à attendre que le bruit du monde s'estompe.

Avertissement :
Tout ce que je partage ici provient de mon vécu et de mes recherches personnelles. Cela ne constitue en aucun cas un conseil médical, financier ou juridique. Parlez-en à un professionnel qualifié avant d'agir sur la base de ce que vous lisez ici.